Par : Webmaster
Publié : 27 janvier 2008

Lire une table de mobilité

Table des trajectoires sociales, table de destinée, table de recrutement.

La mobilité sociale est étudiée à l’aide d’enquêtes sociologiques (les enquêtes emploi de l’insee) qui croisent les professions des individus d’une génération avec les professions de ceux issus de la génération précédente (30 ans environ).

L’analyse de la mobilité sociale soulève plusieurs questions. Il faut tout d’abord choisir l’outil utilisé pour stratifier l’espace social. Cet outil doit être fiable et suffisamment stable dans le temps pour pouvoir observer des déplacements inter-générationnels. Traditionnellement, c’est la nomenclature des PCS qui est utilisée. Même si cet outil a été "relooké" en 1982, il présente suffisamment de stabilité pour être utilisé : il permet aussi aux enquêteurs de classer facilement les individus (chaque profession étant explicitement rattachée à une CSP).
Ensuite, il faut choisir la population étudiée. Il serait difficile d’étudier l’intégralité de la population française. Il faut donc choisir un échantillon. Cependant, les premiers emplois occupés par les individus sont souvent peu représentatifs : il faut donc étudier une population d’âge avancé, pour laquelle l’emploi occupé est quasiment définitif. D’autre part, l’activité féminine rémunérée étant un phénomène relativement récent, étudier la profession occupée par les femmes est d’autant plus difficile que celles-ci sont âgées.
L’enquête portera donc sur un échantillon d’hommes âgés de 40 à 59 ans auxquels on demandera la profession qu’ils exercent et celle qu’exerçait leur père. Voici les résultats de l’enquête menée en 2003.

Ce tableau est appelé table des trajets sociaux. C’est un tableau à double entrée qui croise les professions des "fils" avec celles des "pères".
Que peut-on dire à partir de ce document ?
Tout d’abord, 19 734 503 hommes ont été interrogés. Parmi eux, certains sont restés dans la même CSP que leur père (les "immobiles", données situées dans la diagonale), d’autres se sont déplacés, ils ont changé de CSP (les "mobiles", données situées à l’extérieur de la diagonale). En additionnant les valeurs situées dans la diagonale, on trouve que 5 978 933 individus ont la même CSP que leur père. En pourcent cela fait donc 30,29 % d’immobiles (5978933/19734503). Le reste, 69,71% sont mobiles.
Donc sur 100 individus, 30,29 sont immobiles et 69,71 sont mobiles.
Cependant, les analyses à partir de la table des trajets sociaux restent limitées car on ne peut comparer la mobilité entre les groupes. Aussi, les marges (dernière ligne et dernière colonne) ne sont pas de la même taille : ainsi, le même nombre d’individus immobiles dans deux CSP différentes peut traduire une immobilité relative (en %) très différente. Par exemple, peut-on dire que les agriculteurs sont moins mobiles que les ouvriers parce que 480202 sont immobiles alors qu’il y a 2491344 ouvriers immobiles ?
Il faut donc "fixer" les marges en transformant les valeurs absolues en valeurs relatives (en %).

Si l’on choisi la dernière colonne comme ensemble, on obtient alors 100% dans chacune des lignes de la dernière colonne. Cette table est appelée table de recrutement. Elle montre d’où viennent les individus qui occupent telle ou telle catégorie socioprofessionnelle.

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Table de recrutement

La lecture des données se fait alors ainsi : sur 100 (CSP du fils), x ont un père qui était (CSP du père). Par exemple, sur 100 agriculteurs, 81 ont un père qui était agriculteur. Ou alors sur 100 ouvriers, 10 ont un père qui était employé.
Cette table permet donc d’observer et de comparer la mobilité et l’immobilité des individus sans que la structure des groupes ne viennent perturber la comparaison. Ainsi, les agriculteurs (81%) sont plus immobiles que les ouvriers (59%), alors que c’était le contraire avec la table des trajets sociaux.
Les groupes les plus immobiles (où la reproduction sociale est la plus forte) sont donc par ordre décroissant :

Agriculteurs 81% d’immobiles
Ouvriers 59% d’immobiles
Artisants, commerçants, chefs d’entreprise 29% d’immobiles
Cadres 27% d’immobiles
Professions intermédiaires 21% d’immobiles
Employés 14% d’immobiles

La dernière ligne de la table donne la structure socio-professionnelle du groupe des pères : 11% sont agriculteurs, 13% artisants,...

En choisissant la dernière ligne comme ensemble, on obtient cette fois 100% dans chacune des colonnes de la dernière ligne. Cette table est appelée table de destinée. Elle montre ce que deviennent (le destin) des enfants issus de telle ou telle CSP.

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Table de destinée

La lecture des données se fait alors ainsi : sur 100 (CSP du père), x ont un fils devenu (CSP du fils). Par exemple, sur 100 cadres, 45 ont un fils devenu cadre.
Là aussi, la comparaison de la mobilité et de l’immobilité entre chaque groupe ne souffre pas de la structure de ceux-ci.
Les groupes les plus immobiles (où la reproduction sociale est la plus forte) sont donc par ordre décroissant :

Cadres 45% d’immobiles
Professions intermédiaires 36% d’immobiles
Employés 33% d’immobiles
Ouvriers 32% d’immobiles
Agriculteurs 21% d’immobiles
Artisants, commerçants, chefs d’entreprise 12% d’immobiles

La dernière colonne de la table donne la structure socio-professionnelle du groupe des fils : 3% sont agriculteurs, 5% artisants,...

En comparant les marges des tables de destinée et de recrutement il est possible de constater les évolutions de la structure sociale d’une génération à l’autre : le déclin de la part des agriculteurs apparaît clairement, la baisse de la part des indépendants, l’augmentation de la part des CSP qualifiées (cadres et professions intermédiaires), le transfert d’une partie des ouvriers vers les employés (tertiarisation des emplois).

Cependant, comment expliquer que les résultats en terme d’immobilité ne soient pas les mêmes lorsque l’on étudie la destinée et le recrutement ? Par exemple comment expliquer que sur 100 agriculteurs, 21 aient un fils devenu agriculteur, alors que sur 100 agriculteurs, 81 aient un père lui-même agriculteur ? L’explication vient de la modification de la structure sociale.
Les agriculteurs qui représentaient 11% de la population active chez les pères ne représentent plus que 3% de la population active chez les fils. Conséquence : tous les fils d’agriculteurs n’ont pu être eux mêmes agriculteurs. Par contre, ceux qui le sont devenus viennent en grande partie (81%) de ce groupe là. Le schéma suivant permet de mieux comprendre cette situation :

La situation inverse se produit pour les cadres. La structure sociale a vu la part des cadres augmenter (de 10% à 16% de la population active). Les fils de de cadres ne sont pas assez nombreux. Le groupe des cadres a donc dû recruter autre part. C’est pourquoi l’immobilité chez les cadres est plus forte (45%) en terme de destinée (les fils de cadres sont majoritairement devenus cadres) que de recrutement (27%) (il a fallu aller chercher des cadres dans d’autres CSP). Le schéma suivant permet de comprendre cette situation :

Finalement, les tables de mobilité s’avèrent être un outil pertinent et efficace de lecture de la mobilité sociale. Cependant, elles sont parfois critiquées car elles ne tiennent pas compte de la mobilité intra-CSP, renforçant ainsi l’immobilité aux dépens de la mobilité (la mobilité étant toujours plus forte quand le nombre de catégories augmente)

Post-scriptum

Attention : traditionnellement, les tables de mobilité ne sont présentées comme dans cet article, la position des pères et des fils dans la table est inversée. On trouve alors 100% dans la dernière ligne de chaque colonne pour le recrutment et dans la dernière colonne de chaque ligne pour la destinée. Mais les publications récentes de l’INSEE utilisent une présentation identique à celle retenue pour cet article.

Article rédigé par Eric CASSAGNE
Professeur en SES
Lycée G. DUMEZIL - Vernon